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Saul Bellow, une bibliothèque en conception intégrée

par Louis Destombes, publié le 2014-05-20
L’agrandissement de la bibliothèque Saul-Bellow a fait l’objet en 2011 du premier concours d’architecture au Québec devant ouvrir sur un « processus de conception intégrée ». Trois ans plus tard, alors que le projet lauréat, par Chevalier Morales, est en cours de construction, il est tentant de revenir sur la manière dont les architectes ont relevé les défis présentés par l’association de ces processus qualitatifs exploitant des moyens fort différents.

En 1984, la ville de Montréal décidait d’honorer Saul Bellow, célèbre écrivain canadien-américain en donnant son nom à la bibliothèque publique de l’arrondissement Lachine où il est né. Le bâtiment avait été achevé en 1975, soit un an avant que Saul Bellow ne reçoive le Prix Nobel de littérature. Quelques années après la mort de l’écrivain en 2005, le projet d’agrandissement prévoit une augmentation de 80 % de la surface du bâtiment, pour un total de 2 600 m2, afin d’en actualiser le fonctionnement et la capacité d’accueil. L’objectif du concours était de doter l’institution de l’« image novatrice » que l’on est en droit d’attendre d’une « bibliothèque du XXIe siècle », sachant que le bâtiment existant devait être conservé et intégré au nouvel édifice. Ce projet s’inscrit dans une décennie marquée par le renouveau des bibliothèques publiques au Québec. Depuis la GBQ en 2000, pas moins de treize concours d’architecture ont été organisés au cours de ces treize dernières années, donnant lieu à la production de plus de 140 projets.

L’organisation du concours pour Saul-Bellow se distingue de cette longue série pour plusieurs raisons, dont un nombre inhabituel d’équipes retenues pour concourir (7 équipes, dont 3 consortiums, alors que la moyenne pour ce type de concours est de 4 compétiteurs). Le jury a adopté un système de notation, pondérée en fonction des critères de jugement, afin de départager les nombreux concurrents, le projet lauréat étant simplement celui qui cumule le plus de points. Une autre particularité notable est l’implémentation d’un processus de conception intégrée (PCI) à l’issu du concours, afin d’assurer une cohérence entre les exigences environnementales, un objectif de certification LEED Or, et, bien entendu, la qualité architecturale dans le développement du projet. Le programme stipulait que le projet lauréat devrait être retravaillé suite au concours, selon un processus de concertation impliquant l’ensemble des acteurs du projet. Il s’agissait pour les concurrents de convaincre le jury de la force de leur proposition et en même temps de son ouverture à l’exercice de la conception intégrée. Si cet aspect du concours a plus ou moins retenu l’attention selon les candidats, il est certain qu’il a influencé le jugement du concours, dans la mesure où « le potentiel d’évolution du concept pour la suite en regard du PCI » constituait l’un des sept critères, comptant avec la « flexibilité de réaménagement » pour 25 % de la note.

Malgré ces contraintes inhabituelles, la question de l’intégration du bâtiment existant à l’intérieur d’une nouvelle enveloppe a fait l’objet de réponses architecturales très variées. Certaines équipes, comme Faucher, Aubertin, Brodeur, Gauthier (FABG) ou encore l’Atelier In Situ se sont appuyés sur l’ajout d’une toiture marquée pour assurer l’unité de leur proposition. D’autres, comme le consortium Labonté Marcil, avec Cimaise-FBA et Éric Pelletier ont préféré jouer sur la présence d’une façade articulée englobant à la fois l’ancien et le nouveau. Les autres propositions consistaient à composer une boîte autour de la boîte, Dan Hanganu et Chevalier Morales privilégiant l’expression d’un volume suspendu, tandis que le consortium Manon Asselin et Jodoin Lamarre Pratte (JLP) tout comme l’équipe Brière, Gilbert avec Blouin, Tardif ont préféré des formes partiellement ouvertes. Le rapport du jury révèle qu’un premier tour a permis d’éliminer trois équipes, suivant des arguments liés à la qualité architecturale intrinsèque des projets : manque d’articulation, complexité indue des circulations, ou encore inadéquation de l’écriture architecturale. Le projet de FABG a été éliminé au second tour, jugé trop coûteux et « difficile à rationaliser » malgré un concept particulièrement élaboré qui lui avait valu un score élevé. Le projet proposé par Chevalier Morales jugé « flexible, non rigide » et « [répondant] aux critères sans dogmatisme formel », l’a finalement emporté au pointage devant les projets de Manon Asselin/JLP et de Brière, Gilbert/Blouin, Tardif qui offraient une spatialité plus simple, mais des parcours intérieurs moins riches.

En parcourant le rapport du jury, on pourrait se croire face à un projet consensuel et effacé. Ce n’est pourtant pas le cas. Depuis l’extérieur, le nouveau bâtiment affirme sa présence par un volume suspendu, partiellement en porte- à-faux dont le profil sculptural et élégant forme un signal résolument contemporain. Le traitement de ce volume à l’épaisseur variable, ici volume technique et là espace habitable, démontre l’habileté des concepteurs à jouer sur la perception de l’échelle, afin d’aboutir à un bâtiment parfaitement intégré à son contexte urbain. À l’intérieur, des dispositifs architecturaux permettent de définir des espaces autonomes, tout en assurant une transparence et une continuité aussi bien dans le plan que dans la coupe, par le jeu de trémies, de mezzanines et de doubles hauteurs. Ce travail volumétrique et spatial est complété par un travail sur l’enveloppe du bâtiment, tantôt large mur rideau, tantôt résille translucide, dont le développement promet une expression tectonique d’une grande richesse. La stratégie gagnante pour ce concours aura donc été celle d’un projet, dont le parti, les qualités d’espace et l’écriture architecturale sont clairement exprimés sans paraître figés pour autant, une condition qui semble de mieux en mieux correspondre aux schèmes développés par Chevalier Morales à travers leurs projets récents et leurs succès confirmés dans d’autres concours.

L’implémentation du PCI aura semble-t-il permise aux membres du jury de compter sur cette étape ultérieure afin de considérer les inévitables ajustements techniques du projet lauréat. Malgré un système d’évaluation quantitatif basé sur un barème précis, c’est bien le potentiel du parti architectural à atteindre les exigences LEED Or et à respecter l’enveloppe budgétaire, qui a été évalué, sachant que, tel qu’énoncé dans le rapport du jury, « le PCI représente un outil efficace pour rencontrer cette exigence ». Cette liberté a exercé un impact indéniable sur le processus de jugement, qui a pu se concentrer sur les qualités architecturales « potentielles », comme le disent les chercheurs du LEAP, de chacune des propositions. Le fait de repousser les aspects techniques liés à la réalisation du projet à l’après-concours a permis de rehausser le niveau de la discussion du point de vue de l’architecture, mais cette approche laisse en suspens le problème de la traduction du projet en des solutions constructives économiquement et écologiquement efficaces. Comment s’assurer, dans ce cas, que les discussions du PCI portent réellement sur l’amélioration des solutions architecturales proposées lors du concours et non pas sur une remise en cause systématique de leur pertinence ?
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