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Laval, ville projetée. Le concours du centre civique de Chomedey (1961-1965).

par Alessandra Mariani, publié le 2016-05-09
Le concours du centre civique de Chomedey, lancé le 22 août 1961 — quatre mois après la fusion des municipalités Saint-Martin, L’Abord-à-Plouffe et Renaud de l’île Jésus — annonce la création de la Ville de Laval. Il a comme motif de désigner un architecte qui sache exprimer dans la forme et le programme d’un complexe civique les ambitions sociales d’un territoire cherchant à s’affranchir d’un système municipal ancré dans les traditions de la société agraire. Ce concours est, pour le ministère des Affaires municipales du Québec, une première occasion de matérialiser symboliquement le mouvement de fusion territoriale et de restructuration socio-économique inscrit dans le processus accéléré d’industrialisation et d’urbanisation de la Révolution tranquille.

Organisé par l’architecte Jean Ouellet, le concours s’est tenu dans un délai très court : cinq semaines séparent le début des inscriptions de la remise des projets. Ouvert aux architectes exerçant dans un rayon de 40 kilomètres de l’île Jésus, il trouve écho auprès de 63 concurrents parmi lesquels figurent les agences Papineau Gérin-Lajoie Le Blanc, John B. & John C. Parkin et Jacques Folch-Ribas, mais aussi celles de Labelle, Labelle & Marchand, André Blouin, Roger d’Astous, et Affleck, Desbarats, Dimakopoulos, Lebensold et Sise qui se démarquent du lot. Les plans du concours du projet et celles de sa réalisation sont conservés au Centre Canadien d’Architecture de Montréal, mais il ne subsiste que peu de traces des propositions des autres concurrents. Celles du second prix sont conservées à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec, tandis que deux publications exposent succinctement les faits de cette compétition et livrent quelques informations sur le troisième prix. L’essentiel de la documentation se trouve sous forme de micro fichiers aux archives de la Ville de Laval.

La consultation du programme du concours révèle que le centre civique doit regrouper toutes les activités administratives sociales et culturelles de la cité, et prévoir un espace pour les rassemblements publics, les services culturels (bibliothèque, centre d’arts, théâtre) et les services gouvernementaux (la poste, les unités sanitaires). Les propositions doivent anticiper des locaux pour la commission scolaire et la cour municipale, adjacente à la station de police et à la caserne d’incendie, sans pour autant y être fusionnées. Les projets doivent envisager l’avenir de l’île Jésus dans son ensemble en tenant compte des éventuelles greffes de municipalités supplémentaires. Chomedey y est décrite comme une cité naissante qui se projette à la manière d’une sous-métropole grâce à l’activité industrielle et des services. Sa population, estimée à tripler en quinze ans, nécessite des zones résidentielles prévues à ces fins, et ses zones de développement scientifique, technologique et industriel doivent correspondre à l’augmentation de l’établissement de nouveaux sièges sociaux. Les propositions doivent tenir compte du fait que le centre civique devra éventuellement concourir à la structuration d’un coeur de cité constitué d’un centre d’affaires, de marchés et de grands commerces, d’immeubles de bureaux, d’institutions culturelles, et de centres d’éducation supérieure et technique. Ainsi, le concours de 1961 ne vise pas l’achèvement d’une solution devant être exécutée intégralement, mais l’établissement d’un point de départ pour le projet de centre civique. Il s’agit pour les concurrents de produire une étude et de présenter leurs résultats sous la forme d’esquisses accompagnées d’un programme et d’un calendrier de réalisation. L’hôtel de ville est l’enjeu principal du projet et sa mise en chantier doit se faire peu après l’annonce des résultats. Son aménagement doit être souple et prévoir des étapes simples d’agrandissement. Il doit réunir les services du paiement des taxes, de la consultation du maire et des échevins, d’obtention de permis, de consultation documentaire. L’enveloppe budgétaire annoncée pour la construction de ce premier édifice est de 500 000 CAD.

Le concours du centre civique de Chomedey s’est avéré être un dispositif de cautionnement pour le regroupement territorial et la régionalisation municipale. La revue de presse de cette période révèle la division entre une projection dynamique et prospective de la ville de Chomedey et les dissensions provoquées par les fusions municipales forcées. En 1961, Chomedey, avec ses 35 000 citoyens, est la première fusion municipale au Québec : l’île Jésus avait été jusqu’alors un chapelet de seize villages régis par autant de maires. Trois ans plus tard, la résistance face aux fusions donne lieu à une enquête sur les problèmes intermunicipaux, la Commission Sylvestre. Commandée par le ministère des Affaires municipales du Québec, cette dernière doit mettre en lumière les disparités entre le système d’administration paroissiale et les nouvelles exigences territoriales. Le rapport de la commission démontre comment en soixante ans les communautés agricoles se sont transformées en une unité économique composée de groupes aux besoins multiples influencés par la consommation de masse. Malgré les pressions pour conserver l’autonomie municipale, l’étude met l’accent sur l’inégalité économique des municipalités liée à l’impôt foncier, et la création d’un régime de subventions municipales plus cohérent. C’est à partir de ces données, et sous la gouverne d’un jeune maire de 34 ans, Jean-Noël Lavoie, que se déploie la vision métropolitaine de Chomedey. L’agriculture est remplacée par le développement industriel et immobilier et la construction d’autoroutes, puis, quatre ans plus tard, quatorze municipalités sont fusionnées. La ville de Laval naît le 6 août 1965 sous le décret du premier ministre du Québec, Jean Lesage, et le ministre des Affaires municipales du Québec, Pierre Laporte. Elle est la solution de la gouvernance ministérielle aux problèmes causés par l’explosion immobilière, la compétition intermunicipale, la disparité des coûts et des services qui mettent à l’épreuve les zones rurales en processus d’urbanisation. Laval est ainsi la réalisation d’un agenda idéologique, générée par l’approche technocratique « moderne » de l’état. Sa matérialisation a été facilitée par sa réalité insulaire qui a instinctivement mené à l’idée de l’agglomération unique qui procède du « territoire parfaitement délimité, de la population de même calibre dans son ensemble, de l’espace vierge considérable [favorisant une organisation] selon les normes modernes ». Le programme du concours pour le centre civique de Chomedey qui devait cristalliser cette vision relève directement de ces enjeux.

Les résultats du concours sont dévoilés le 15 octobre 1961. Le jury est composé du maire Lavoie, du greffier de Chomedey Gaston Chapleau, et de trois architectes, Maurice Gauthier, Victor Prus et Jean Ouellet. Puisqu’une grande partie du contenu graphique du concours est à ce jour introuvable et que seuls quelques programmes complémentaires à certains projets ont été conservés, l’analyse des résultats s’appuie sur le rapport du jury et les publications relatives à ce concours. Une mention est attribuée aux propositions des architectes Warshaw & Swartzman, Jacques Folch-Ribas, John B. et John C. Parkin, et de façon particulière à Roger D’Astous et Jean-Paul Pothier dont le projet s’est démarqué pour son exubérance et son dynamisme formel. Pour le jury, l’expression plastique très prononcée, dramatique, séduisante et un peu désuète de la proposition de D’Astous et Pothier aurait difficilement permis l’introduction ultérieure de bâtiments au langage architectural divers : l’architecture, assujettie au symbolisme des formes, négligeait le programme et les fonctions de l’édifice. L’hôtel de ville occupe presque entièrement le site proposé pour le centre civique, et l’échelle de l’ensemble semble plutôt adaptée aux besoins d’une petite municipalité. Le troisième prix a été accordé à l’architecte André Blouin pour l’effet produit par le groupement d’édifices cherchant à représenter symboliquement la dimension civique et publique des espaces. Le jury a cependant estimé que la tour à bureaux monopolisait la composition, malgré la nature fonctionnelle et flexible présupposée de ses espaces. Le projet leur semblait destiné à une grande métropole déjà établie ; l’idiome de la tour à bureaux, associé à une certaine ubiquité de l’architecture moderne américaine laissant peu de place à un ancrage effectif au lieu. L’agence Henri S. Labelle, Henri P. Labelle et André Marchand Architectes s’est vue attribuer le second prix pour leur étude approfondie de l’espace public préconisant une différenciation entre les zones piétonnières et celles affectées aux véhicules. L’aménagement des espaces intérieurs du projet assimilait selon le jury, très efficacement la diversité des fonctions civiques, mais le projet n’a pas été retenu parce qu’il ne leur a pas semblé assez innovant. Cette proposition comportait selon lui de grandes lacunes au niveau de l’esthétique, et l’échelle réduite de l’hôtel de ville ne semblait pas répondre aux aspirations de croissance de la Cité de Chomedey.

C’est l’agence Affleck Desbarats Dimakopoulos, Lebensold et Sise qui reçoit le premier prix parce qu’elle propose « la seule solution significative dans le traitement de la place publique ». L’aménagement présente une disposition spatiale flexible des volumes et permet la réalisation progressive du centre civique qui projette des bâtiments affectés aux services du bien-être social et de la santé, un centre d’art, un théâtre municipal, une bibliothèque et un bureau de poste. Le langage architectural n’est pas surdéterminé au point d’assujettir les constructions ultérieures : l’esthétique du traitement architectural est cohésive avec la destination de l’édifice. Le jury a relevé notamment l’organisation cohérente de l’espace interne, les effets produits par les relations entre les terrassements et l’aménagement intérieur. La version initiale du projet du centre civique comporte un ensemble de bâtiments disposés en éventail sur une esplanade publique verdie, avec en son centre un amphithéâtre offrant un point de vue sur Montréal.

Pour faire place à ce centre civique, 183 000 mètres carrés (600 000 pieds carrés) de terrain doivent être expropriés. L’agence précise que l’hôtel de ville bénéficiera d’une nouvelle technique de construction en béton armé, non réalisée au Canada, où les panneaux extérieurs en acier ancrés dans le béton reçoivent la charge du toit. Il s’agit d’une structure rythmée de teinte cuivrée, sur les façades nord et sud de l’édifice. Les diverses sections de l’édifice sont renfermées par un système de cadres en béton précontraint ; des dalles de béton coulé traversent l’espace entre ces cadres, les colonnes et les murs intérieurs pour former les planchers et les toits, réduisant les poutres au minimum et facilitant l’installation de conduits et tuyauterie. Un éclairage zénithal est intégré à la toiture par le biais de dômes préassemblés en acrylique clair ; la fenestration est teintée afin de moduler l’intensité lumineuse.

Le projet d’Affleck, Desbarats, Dimakopoulos, Lebensold, et Sise fait ainsi appel au développement technologique, à la mise en oeuvre des matériaux industrialisés et aux nouvelles méthodes de construction pour exprimer l’émergence d’une ville nouvelle projetée vers l’avenir. Le langage du centre civique réactualise les principes de symétrie et de monumentalité rejetés par la première modernité et émule l’esthétique de l’expression directe de la construction, la forme rectilinéaire, la matérialité, et l’étude de la structure générée par l’architecte Mies van der Rohe dans l’iconique S.R. Crown Hall (1950-1956 de l’Illinois Institute of Technology (IIT) à Chicago. L’hôtel de ville de Chomedey se rapproche aussi de la John Crerar Library (aujourd’hui la Paul V. Galvin Library), conçue par l’architecte Walter Netsch de l’agence Skidmore, Owings & Merrill (SOM). De cet édifice, il partage l’entrée asymétrique et la dichotomie produite par le rythme régulier de la fenestration reposant sur sa base de béton.

L’hôtel de ville est inauguré le 22 novembre 1964 en présence de René Lévesque, ministre des Ressources naturelles qui déclare l’édifice bâti pour une ville de plus grande envergure que Chomedey. Lévesque était d’avis que la concentration des municipalités favoriserait un développement plus sain des zones urbaines : cette déclaration présageait effectivement la première assemblée du conseil municipal de la nouvelle ville de Laval tenue pratiquement neuf mois plus tard, le 16 août 1965.



Notes
(1) Présidée par le juge Armand Sylvestre, cette commission est une révision du régime de la structure et de la gestion des municipalités ; elle est une campagne de sensibilisation à la réduction de celles-ci, en faveur d’une régionalisation de la gestion municipale axée sur les noyaux les plus urbanisés.
(2) Commission d’étude sur les problèmes intermunicipaux de l’île Jésus, Rapport final, Tome 1, décembre 1964, p. 15.
(3) Gilles Sénécal, Marcel Gaudreau et Serge Des Roches, « Les mécanismes de production de la forme urbaine et la conservation des espaces agricoles et naturels dans la région de Montréal : le cas de Laval », Cahiers de géographie du Québec, vol. 38, n° 105, 1994, p. 301-326.
(4) Julie Archambault et Jacques T. Godbout, « Le rural en ville : Laval, Recherches sociographiques, n° 29, vol. 2-3, 1988, p. 445-454.
(5) Commission d’étude sur les problèmes intermunicipaux de l’île Jésus, Rapport final, Tome 2, décembre 1964, p. 243 et 257.
(6) Jean-Noël Lavoie (maire), Gaston Chapleau (greffier), Victor Prus, Maurice Gauthier et Jean Ouellet, Architectes, Rapport du jury, Concours en vue du choix d’un architecte pour l’hôtel de ville de Chomedey, octobre 1961, p. 3.
(7) La version qui sera réalisée par la suite verra ses bâtiments (l’hôtel de ville, les services de police, d’incendie et la cour municipale) construits sur un promontoire, en bordure de l’esplanade faisant face au boulevard du Souvenir. L’idée initiale d’hôtel de ville sur pilotis est troquée pour des murs pleins en béton coulé sur place. L’idée de la surélévation est conservée même si le nombre des bâtiments est réduit. L'hôtel de ville sera déployé horizontalement en trois volumes sur approximativement 50 mètres (160 pieds). Le corps principal de l'édifice s’élèvera à 9,75 mètres (32 pieds). Deux tours plus hautes qui abriteront les espaces servants de l’édifice (électricité, mécanique, conciergerie, cuisine, toilettes) ferment la composition. Le second édifice, consacré aux services de police et d’incendie, incorporera aux espaces usuels (bureaux, cellules et garages des pompiers pour voitures et boyaux) une cour municipale avec salle d’audience.
(8) Conjointement mis en place avec le tablier de toit en métal, le mur sandwich métallique économise l’ossature soutenant habituellement les murs rideaux traditionnels puisqu'il est conçu pour recevoir les cadres d'aluminium de la fenestration.
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