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Ascenseur pour l’horizon

par Jean-Pierre Chupin, Maxime Leblanc, Raphaëlle Leclerc, publié le 2018-06-13
En traitant d’un espace vacant de 40 mètres de hauteur entre deux dômes, ce programme de concours, aussi rare qu’emblématique en architecture, évoque immanquablement cet autre concours, quasi mythique désormais, pour l’édification du Dôme de la cathédrale Santa Maria del Fiore à Florence. Remporté par le génial Filippo Brunelleschi au milieu du XVe siècle, il inaugura, ni plus ni moins, la consécration du rôle de l’architecte face au maître d’œuvre médiéval. Plus modeste, tant par le budget que par la fonction à la fois spirituelle et lucrative, le concours lancé fin 2017, par l’oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal, a choisi le projet de l’équipe Atelier TAG / Architecture 49, laquelle a, semble-t-il, retenu la leçon du maître florentin : il ne suffit pas de résoudre la question constructive, encore faut-il s’attacher à la démontrer avec émerveillement, conviction et pédagogie.

Les miracles de Saint Frère André conduisent toujours de très nombreux pèlerins à gravir les marches de l’oratoire Saint-Joseph, sur le flanc nord-ouest du Mont Royal à Montréal, en un acte de pénitence qui enivre les croyants : tout en inquiétant les spécialistes de l’arthrose et de la chirurgie du genou. En offrant de démultiplier l’expérience à partir du niveau muséal, la direction de l’oratoire ajoutera bientôt une épreuve inattendue, aussi exigeante physiquement que sublime sur le plan architectural. Elle consistera en une circonvolution le long d’une rampe en forme de voile enroulé sur le dôme intérieur, culminant en un accès au lanternon, jusqu’ici interdit, qui offrira un panorama complet sur l’horizon de Montréal.

Quatre équipes ont été appelées à réfléchir sur cette question inédite, quatre regroupements d’architectes et d’ingénieurs en fait, tant le défi se présentait autant sur le plan technique que spatial :
- Atelier TAG/ Architecture 49 / Stantec / SDK
- Architecture EVOQ / BPA / NCK
- Provencher Roy / Pageau Morel / SNC Lavallin
- Affleck de la Riva / Henri Cleinge / Martin Roy / Latéral / DWB

Notons d’emblée que le volet spirituel, de façon contradictoire, a été contourné ou mal compris par les équipes concurrentes. C’est en tout cas ce qui ressort du rapport du jury présidé par le professeur Carlo Carbone de l’UQAM : rapport dont la rédaction, la précision et la transparence sont, à toutes fins pratiques, exemplaires. Si les volets fonctionnel, muséal et intégration de l’ingénierie se sont vus attribués chacun 25% de la note, le volet spirituel se trouvait limité à 15%, guère plus que les 10% attribués au « potentiel d’animation et d’interprétation du concept d’aménagement de l’entre-dôme ». Comment expliquer ce glissement dans la compréhension d’un mandat architectural dont l’objectif se résume, de façon éminemment transcendantale, à une ascension intérieure? Il faut sans doute y voir la marque d’une double nature métaphysique et financière du projet, tant on imagine mal que cette expérience de l’entre-dôme sera aussi gratuite que peut l’être la montée des marches à genoux. « Le jury constate que les 4 prestations ont peu développé le critère spirituel souhaité », jury qui regrette de surcroit que le traitement du « drapé » dans le projet lauréat « ne se traduise pas aussi clairement sur le plan spirituel », tandis qu’il reproche paradoxalement au projet de Provencher Roy un concept qui « repose sur un contrôle de la lumière hors mandat ». On aurait pourtant cru que le travail de la lumière pouvait accompagner spirituellement le pèlerin dans une ascension.
Quel était donc l’objectif du projet?

Pour comprendre l’intérêt croissant pour toutes les formes d’expériences offertes par les plateformes d’observation installées au sommet des plus grands édifices, Mandana Bafghinia rappelle, dans sa recherche doctorale, que la Place Ville-Marie, de façon étrange, ne comportait pas de belvédère à l’origine : on sait ce qu’il en est désormais. Un tel oubli est d’autant plus surprenant que l’Empire State Building vivait quasiment des seuls revenus de sa plateforme pendant la crise économique des années 1930. Somme toute, avec un maigre budget de 13,5 millions de dollars pour un lieu aussi unique que symbolique, on soupçonne que le jury, à l’instar de la direction de l’Oratoire, soucieuse de réalisme économique, a surtout jaugé de la faisabilité technique et matérielle : 50% des points allaient en ce sens aux volets fonctionnel et d’intégration de l’ingénierie.

De façon générale, les équipes ont produit la même quantité de documents graphiques, mais il se trouve de notables différences dans le choix des supports. La comparaison des stratégies de visualisation est assez éclairante, puisqu'il s’agissait d’évoquer un immense espace intérieur, faiblement éclairé, dont il était quasi impossible de rendre compte sans faire appel à une coupe générale en l’absence de maquette. Si l’utilisation de la coupe-perspective a probablement signé le succès de la présentation du consortium Atelier TAG / Architecture 49, on note surtout l’impressionnante accumulation de plans techniques supplémentaires – plans mécaniques et de structure – qui ont visiblement rassuré par « une approche mécanique claire, réfléchie et pertinente ». Tant chez cette même équipe que chez Provencher Roy, on remarque une très faible quantité de schémas et de diagrammes, tandis que la pléthore de détails de construction offerts par l’équipe EVOQ contraste avec la faible quantité d’informations constructives dispersées sur les planches d’Affleck de la Riva, ce qui a fait dire au jury que leur proposition était « risquée au plan structural».

La comparaison des choix graphiques est également frappante. La maîtrise de la composition des planches par l’équipe lauréate repose en grande partie sur un habile dosage du rapport figure fond : un élément visuel fort, généralement en perspective, flottant nettement au-dessus d’un parterre d’informations techniques, complexes, mais harmonisées par un léger grisé. Le graphisme de Provencher-Roy semble à l’inverse trop complexe, peu hiérarchique, déployant une variété de couleurs parfois criardes, nuisant globalement à une lecture sereine du concept. Certains tons violacés rappelant les aurores boréales ont fait dire de ce projet qu’il était trop « futuriste ». Si l’équipe EVOQ, à l’instar de Provencher Roy, a joué sur les couleurs, la gamme de teintes de rouge-saumon crée par contre un fil conducteur cohérent appuyant le parti très technique du concept. Enfin, Affleck de la Riva déploient leur projet suivant une grille graphique rigoureuse et aérée, mais somme toute trop schématique pour évoquer les variations d’ambiance. Les rendus ont tous reçu un traitement orangé qui semble faire écho aux vitraux existant au niveau du tambour de l’oratoire, mais l’absence d’une coupe perspective, illustrant l’ambiance dans l’entre-dôme, a clairement compliqué la compréhension du parcours spatial proposé. Ce fut une erreur fatale pour ce projet, car il est désormais clair que ce concours a donné lieu à quatre lectures du dôme en coupe.
Résumons :
- La coupe principale sur le dôme, chez Affleck de la Riva, est simplifiée, peu narrative, et surtout elle est inhabitée. Elle sert tantôt de diagramme récapitulatif des circulations, tantôt de coupe didactique, fortement légendée, insistant sur les multiples aspects de la mise aux normes attendue par le programme. La coupe ne raconte rien, n’évoque rien de plus que les plans et, dans certains cas, elle affadit le dôme.
- Chez Provencher Roy, la coupe se trouve par contre véritablement inondée de lumière. Mais le choix d’une lumière jaune dont la teinte fluorescente n’est ni réaliste, ni véritablement mystique, n’aide pas à la saisie des qualités du projet. Ce même jaune maladroit va jusqu’à teinter les personnages sensés donner l’échelle d’un projet qui ne prend son envol que dans certaines vues en perspectives qui font immanquablement écho aux observatoires astronomiques. Bien qu’il s’agit en fait d’images de bougies flottantes projetées sur le dôme, une lecture rapide crée une analogie avec un dispositif scientifique. L’Oratoire ne voulait certainement pas que l’on confonde son dôme avec un objet technique et en d’autres temps, face aux diktats de l’Église, Galilée a su se raviser sur les vertus de la raison face à celles de la foi.
- L’équipe EVOQ / BPA / NCK a fait appel à une gamme très riche de représentations en coupe : tantôt techniques, tantôt ombrées, toujours didactiques. Visiblement admiratifs des éléments structuraux, en béton et en acier, d’un dôme érigé en pleine modernité, les concepteurs n’ont pas résisté à maintenir la teinte grise du béton dans la plupart des planches. Il reste que les coupes ainsi présentées rappellent ces dessins du XIXe et du début du XXe, montrant ces grands globes magnifiques, tantôt objets techniques, tantôt machines panoramiques, dont on raffolait dans les expositions universelles. Si la démonstration est parfaitement cohérente du point de vue du parti fortement tectonique du projet, la célébration de la structure architectonique existante (le jury notera la qualité de l’approche patrimoniale) risquait toutefois de transformer l’ascension spirituelle en apothéose constructive. Cette équipe aura poussé l’analyse jusqu’à produire de superbes maquettes d’étude et on devine ce que les grands rendus en coupe doivent finalement à l’éclairage technique de ces objets qui n’ont pas été présentés au jury.
- Seule l’équipe lauréate a eu recours à l’alpha et à l’oméga de la coupe à savoir la coupe perspective. Chez Atelier TAG / Architecture 49, on ne trouve qu’une coupe sur chacune des trois planches : tantôt purement schématique des parcours, tantôt dédiée aux principes de la ventilation – question cruciale – et l’ensemble du projet se trouve parfaitement résumé en une coupe perspective montrant non seulement le dispositif proposé, mais sa relation avec l’intériorité de la basilique. Le fait de creuser la coupe jusque dans la basilique augmente le vertige et la mise en scène fait penser à ces théâtres de dissection qui fascinaient les rares initiés à l’orée de la Renaissance. On pense aussi à ces magnifiques dessins qui illustrent les livres populaires sur le fonctionnement des cathédrales ou les dédales des labyrinthes : tout est dit en une seule coupe à la fois narrative et explicative.

Il apparaît toutefois que le jury a certainement longuement hésité, en particulier entre les projets de l’Atelier TAG et de EVOQ, puisqu’il en a conclu « qu’aucune des propositions (n’offrait) une solution convaincante à la problématique de la circulation et du contrôle des accès du musée et de l’entre-dôme, et par le fait même, les localisations proposées de la billetterie ». En d’autres termes, à défaut d’un parcours spirituel, il aurait été souhaitable d’assurer la meilleure gestion financière de cette nouvelle manne pour l’Oratoire. Restant dans le quantitatif, ce même jury a calculé point par point les mérites des prestations pour finalement en convenir que le projet du consortium Atelier TAG / Architecture 49 – Stantec- SDK devait l’emporter tout en soulignant certains de ses mérites :
- La qualité de la présentation et l’expression du potentiel d’ouverture pour la suite du dossier; le jury a perçu une sensibilité à l’écoute de la part de l’équipe.
- La qualité de la présentation et du dossier graphique facilitant la compréhension du projet.
- La profondeur de l’analyse du projet dans ses différentes composantes, dont la mécanique.
- L’ingéniosité du concept grâce à l’utilisation du voile cachant ou révélant les éléments existants, tel un fil d’Ariane unifiant les différents niveaux du volet muséal de l’Oratoire.
- Le potentiel prometteur de cette idée directrice quant à sa modulation selon les lieux et les fonctions.
- Le respect des infrastructures existantes et leur mise en valeur par le voile.
- La mise en valeur des réserves par les vues proposées sur la réserve blanche.
- L’évocation d’un potentiel d’animation indépendant du concept architectural.
- L’approche conceptuelle permettant une adaptation des interventions dans le temps, dans un esprit de pérennité; un projet réversible.
- Une approche mécanique claire, réfléchie et pertinente facilitant son intégration à l’existant.
- Une démonstration du potentiel de respect du budget grâce à la simplicité du geste architectural.

Le budget aurait à ce point été respecté qu’il faut sans doute parler de petit miracle en situation de concours, puisque le consultant externe chargé d’évaluer les propositions en amont du jury aurait constaté que le projet de l’Atelier TAG / Architecture 49 n’utilisait pas toute l’enveloppe budgétaire. Transcendance d’autant plus remarquable que le jury en appellera par la suite à « un certain dosage dans l’utilisation du voile; celui-ci a pour but de voiler et dévoiler des éléments sans créer des formes architecturales ». L’œuvre de Dieu ne pouvant être réformée, il serait donc improbable que les dépassements de budget soient désormais acceptables en phase de construction.

Il restera à trouver un nom à ce qui deviendra une attraction de classe mondiale. Les organisateurs du concours s’en sont tenu prudemment à parler de « phase A-4 » dans les documents officiels. On devine que les inquiétudes suscitées potentiellement par le recours au vocable « observatoire » reposent à la fois sur de possibles confusions avec la pure dimension scientifique d’un observatoire astronomique – l’Oratoire n’est pas un pavillon universitaire - et probablement aussi sur les homophonies entre l’observatoire et l’oratoire. Il reste qu’il s’agit bien d’une plateforme d’observation. En forme de révélation finale, on suggérerait volontiers de remettre en activité le bon vieux terme de « belvédère », dont l’origine est architecturale avant d’être paysagère, qui sert de table d’orientation et qui donnerait l’occasion aux visiteurs, croyants et moins croyants, de faire l’expérience d’une ascension intérieure du Belvédère de l’Oratoire.

Jean-Pierre Chupin, Maxime Leblanc, Raphaëlle Leclerc
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