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La métamorphose d’une bibliothèque : de l’opacité à la transparence

par Alexandra Paré, publié le 2018-09-16
Depuis 2000, plus d’une quinzaine de concours d’architecture visant à repenser les bibliothèques ont été organisés au Québec. Celui de la bibliothèque Gabrielle-Roy illustre parfaitement ce désir de changer les institutions dédiées à la connaissance. Sur le plan architectural, il interroge la tendance contemporaine à la dématérialisation qui s’est avérée particulièrement explicite ici parce qu’en relation directe avec l’expression formelle et massive de l’ancienne bibliothèque conçue par la firme Gauthier Guité Roy. Il questionne aussi la volonté paradoxale de créer des espaces bien adaptés à des usages spécifiques tout en étant très flexibles et polyvalents.

La Ville de Québec a lancé en mars 2017 un concours en une étape pour la rénovation et l’agrandissement de la bibliothèque Gabrielle-Roy située au cœur du quartier Saint-Roch. Ce concours représentait le défi de transformer la première grande bibliothèque moderne du Québec en une bibliothèque dite de troisième génération, offrant non seulement des espaces calmes et silencieux pour lire et étudier mais aussi des zones dynamiques pour se rencontrer, créer et échanger des connaissances.

Inaugurée en 1983, la bibliothèque Gabrielle-Roy a été la première bibliothèque publique au Québec à se doter d’un vaste atrium, d’une salle de diffusion pour les arts de la scène et d’espaces multifonctionnels. Elle a été aussi une pionnière par son offre de services (artothèque, phonothèque, vidéothèque, cartothèque) et ses activités culturelles variées. Dès son ouverture, elle a contribué grandement à la revitalisation du quartier qui était alors assez négligé et a dynamisé considérablement la vie sociale et culturelle de la Basse-Ville.

Ancien quartier ouvrier, Saint-Roch est devenu, à partir des années 90, un milieu branché et créatif avec l’arrivée d’étudiants, d’artistes et de professionnels et s’est fortement modifié sur le plan urbanistique et architectural. En 2014, deux éléments importants de la bibliothèque, l’auditorium Joseph-Lavergne et le centre d’exposition situés sur la place Jacques-Cartier, ont été démolis pour faire place à une immense tour résidentielle de vingt étages. La disparition de ces deux espaces majeurs et la présence imposante de la tour Fresk ont conduit la Ville de Québec à lancer un concours visant à transformer l’édifice originel afin de lui redonner des espaces culturels rassembleurs et de la remettre à l’avant-garde des bibliothèques d’Amérique du Nord.

Avec une enveloppe de 40 M$, les architectes avaient pour mission de moderniser la bibliothèque en conservant son ossature et son atrium et d’agrandir celle-ci du côté de la rue Saint-Joseph. Les principaux éléments du programme étaient les suivants : neuf foyers thématiques répartis sur quatre étages et regroupant les 220 000 documents de la collection; des espaces de détente, d’apprentissage et de création au cœur de chacun des foyers de connaissance; une salle de diffusion avec foyer attenant. Le tout devant être mis en forme de façon à révolutionner le concept actuel des bibliothèques pour en faire non seulement un lieu de connaissance mais aussi une place de rencontre et un carrefour de création via des ateliers de cuisine, des studios de musique, etc.

Suite à l'étape de présélection, quatre équipes finalistes ont été conviées à métamorphoser l’ancienne bibliothèque Gabrielle-Roy en une institution littéraire, culturelle et sociale des plus innovantes.
• Lemay / Groupe A
• Hanganu / BMD
• Chevalier Morales / ABCP
• Saucier+Perrotte / GLCRM

Le jury, présidé par Lise Bissonnette, a été très attentif à l’intégration de la nouvelle bibliothèque dans le quartier et à l’esthétique de l’enveloppe extérieure. Il a examiné l’organisation spatiale des neuf foyers thématiques et la clarté de la circulation au sein de l’édifice. La localisation et le traitement proposés pour la salle de diffusion ont également été des points importants. En revanche, la mise en valeur des espaces d’animation des foyers thématiques ne semble pas avoir été un élément aussi déterminant que le programme du concours le laissait entendre.
Parmi les quatre finalistes, la proposition de l’équipe Lemay / Groupe A est la seule à avoir fait concrètement référence à l’ancienne bibliothèque. Les architectes ont tenu à conserver l’atrium initial ainsi que des éléments de la maçonnerie d’origine. Un geste visant à protéger la mémoire collective qui a été salué par le jury. L’aspect innovant du projet réside dans la création d’espaces dynamiques alternant entre centre et périphérie, intimité et animation. L’atrium devient une agora, un vaste espace collectif alors que la circulation verticale s’effectue à l’avant de l’édifice. Malgré la qualité et la diversité des aménagements intérieurs, le jury n’a pas été persuadé par le cheminement proposé d’un étage à l’autre. De plus, l’ajout de lattes verticales sur les façades extérieures ainsi que sur le périmètre de l’atrium ont porté considérablement préjudice au projet. Ces éléments visuels séparent et enferment l’édifice au lieu de l’ouvrir et de le relier à son environnement, qualité architecturale pourtant mise de l’avant dans le programme du concours.

Le projet de l’équipe Hanganu / BMD s’affirme dans le paysage urbain. La présence d’un immense mur blanc, sorte d’arche monumentale, du côté de la place Jacques-Cartier contraste avec la façade de verre donnant sur la rue Saint-Joseph. Un marquage spatial qui sépare l’édifice de son environnement urbain et n’en fait pas un lieu invitant, à priori. La force du projet se trouve au niveau de la conception de sous-espaces variés au sein de l’édifice permettant d’offrir des ambiances conviviales pour la lecture et les rencontres. Toutefois, le jury semble avoir eu de la difficulté à comprendre le concept architectural proposé et s’est inquiété de la complexité de l’organisation spatiale et des circulations.

Le concept élaboré par l’équipe Chevalier Morales / ABCP a retenu l’attention du jury par la riche expérience spatiale suscitée par la décentralisation des escaliers. Ceux-ci ont été pensés comme des « objets de désirs » dans le but d’attirer l’usager et de lui offrir un parcours surprenant à travers les foyers thématiques (escalier droit en brique, escalier hélicoïdal, escalier monumental en laiton). Or, cette approche audacieuse a aussi joué en défaveur du projet. Le jury a souligné le risque de confusion spatiale générée par les escaliers et la tendance des usagers à privilégier l’ascenseur rendant l’idée peu pertinente. Ce rejet peut étonner quand on considère l’escalier comme symbole architectural de la progression vers la connaissance qui mérite certainement d’être repensé et mis en valeur dans les bibliothèques. La multiplication des entrées selon un plan cruciforme qui avait pour but de transformer le rez-de-chaussée en une véritable place publique, lieu de transition, de convergence et d’échange a également désavantagé ce projet. Le jury a soulevé les problèmes importants engendrés par cette configuration spatiale qui rend la gestion des documents et de la sécurité de l’édifice difficiles. À l’évidence, cette tentative de repenser la typologie de la bibliothèque n’a pas convaincu.

Le projet de l’équipe Saucier+Perrotte / GLCRM a fait l’unanimité du jury par la clarté de son concept et le rôle qu’il donne à la lumière, présentée ici comme une métaphore de la connaissance. Contrastant avec l’ancienne bibliothèque où dominaient les façades opaques et la brique (héritage de l’architecture brutaliste), les architectes ont misé sur la transparence, l’ouverture et la lumière. L’enveloppe de verre, alternant opacité et transparence en fonction de la thématique des étages, introduit une abondante lumière naturelle au sein des espaces intérieurs. L’entrée principale est soulignée par le parvis de la place publique qui se prolonge à l’intérieur accentuant l’effet de fluidité. L’atrium de l’ancienne bibliothèque, maintenant de forme elliptique, diffuse la lumière zénithale au cœur des quatre étages et met en valeur l’œuvre scintillante de Micheline Beauchemin. Un jardin d’hiver adjacent à l’entrée principale apporte de façon habile un éclairage naturel dans les aires administratives situées au sous-sol. Mais l’un des principaux éléments qui a conquis le jury est la localisation judicieuse de la salle de diffusion du côté de la rue Saint-Joseph et son accès indépendant. Une salle qui deviendra certainement convoitée avec son foyer et sa terrasse extérieure surplombant, du troisième étage, la rue Saint-Joseph. La partie la plus faible du projet concerne la création des foyers thématiques. Les architectes ont conçu les espaces le plus décloisonnés possibles afin qu’ils demeurent flexibles pour des changements éventuels dans l’avenir. Un parti architectural générant des aménagements intérieurs épurés, presque banalisés, la clarté de la circulation l’emportant sur l’innovation architecturale. Malgré les réserves qu’il suscite, c’est un choix qui s’est avéré stratégique. Par son apparente simplicité intérieure, le projet a remporté le concours qui spécifiait pourtant dans son programme une identité spatiale propre pour chacun des foyers thématiques et la mise en valeur de leurs espaces d’animation. À l’inverse, les autres concurrents, en prenant le risque de créer des espaces et des ambiances hétérogènes ont engendré des organisations spatiales et des circulations complexes qui ont joué en leur défaveur.

D’ici son ouverture en 2021, la bibliothèque Gabrielle-Roy subira une profonde métamorphose allant de l’opacité à la transparence, un parti architectural adopté par toutes les équipes finalistes mais porté à son paroxysme chez l’équipe lauréate. La nouvelle institution sera accueillante, lumineuse et ouverte.
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