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Une mine de talent à découvrir à Rouyn-Noranda

par Lucie Palombi, publié le 2018-11-28
Il aura fallu dix ans de patience et de levées de fonds pour que les opérations de rénovations de l'Agora des Arts, située à sept heures d’automobile au Nord-Ouest de Montréal, se concrétisent. Autrefois bâtiment religieux, devenu espace de production et diffusion en arts de la scène, ce pôle culturel connu pour ses évènements aussi variés que rassembleurs va bientôt changer de décor. Ce concours témoigne de l’importance d’une vision territoriale des infrastructures culturelles.

Cette préoccupation ne date pas d’hier : le lien entre architecture et identité collective est un enjeu au Québec. Dans Concours d’architecture et imaginaire territorial : Les projets culturels au Québec 1991-2005, Denis Bilodeau, montre que le rapprochement entre architecture et identité territoriale n’est plus envisagé en continuité d'une tradition savante, mais se place en regard du territoire :« L’opposition entre régionalisme et modernité, entre respect des traditions locales et recherche de progrès et d’innovation à travers l’application d’un langage abstrait et universel, a polarisé les attitudes quant à la définition de l’identité collective. Elle fait maintenant place à une volonté de dialogue qui implique non seulement les formes du cadre bâti, mais aussi la globalité des rapports entre l’architecture et son milieu physique naturel et culturel ». (Bilodeau, 2006) Depuis plus de vingt ans, les équipements culturels réactualisent les identités collectives en se positionnant comme laboratoires d’expérimentation sur l’ensemble du territoire québécois. Bilodeau nous indique qu’en 1992, le Ministère de la Culture et des Communications adoptait une mesure rendant le concours d’architecture obligatoire pour tout projet culturel bénéficiant du soutien de l’État. Un langage relatif au territoire allait alors se construire dans l’ensemble de la province : « En plus de mener à la réalisation de nombreux nouveaux équipements culturels dans diverses villes et région du Québec, cette mesure a généré un important chantier de réflexion et de création qui a contribué à consolider la valeur paradigmatique de la thématique territoriale dans la recherche de l’expression identitaire en architecture ». (Bilodeau, 2006) De nombreux projets culturels québécois sont nés de cette décision politique. Pour n'en citer que quelques concours : l'Anglicane de Lévis en 1999, le centre de production et de diffusion culturelles de Carleton en 2000, la salle de spectacle multifonctionnelle de Mont-Laurier et celle de Rimouski en 2011, ainsi que l'objet du présent concours, le centre culturel de Rouyn Noranda.

L'organisme à but non lucratif est né d'une initiative citoyenne. Il s'adresse à tous les publics et toutes les sensibilités. Forum culturel reconnu pour son implication majeure en éducation, il ne vole pas son statut d'agora. Musique et théâtre trouvent un espace de création et de représentation remarquable dans l’ancienne église. Avec un budget de près de six millions de dollars plus taxes, les rénovations visent à mettre aux normes les appareillages techniques afin qu'ils répondent aux besoins des compagnies qui viennent présenter leurs productions. Mais elles doivent aussi et surtout offrir un accès aux personnes à mobilité réduite, tout en favorisant le confort des spectateurs. Alors que la salle de spectacle célèbre une dernière saison de programmation avant fermeture provisoire, Chevalier et Morales sont annoncés comme grands vainqueurs du concours de requalification de l'ancienne église. Le casting comprenait en outre les groupements CGA/Pelletier de Fontenay, Paul Laurendeau/ArtCad, et BGLA/Trame/Jacques Plante. Que s'est-il alors joué dans les coulisses du concours ?

Le tirage au sort désigne la première équipe à entrer en scène. Le consortium BGLA/Trame/Jacques Plante privilégie le confort du spectateur. Dans cette proposition, « chaque siège est un bon siège ». Les concurrents éliminent le jubé de l'ancienne église pour y placer le foyer théâtral. La décision est saluée par les membres du jury. Les architectes offrent de surcroit des espaces animés en façade.

L'escalier extérieur est reconstruit alors qu'un nouveau parvis est offert : un « geste louable » pour les jurés, « quoi qu'il induise une confusion quant à la détermination de l'entrée principale », annonçant en sous-texte son manque de conviction par rapport à cette dimension du projet. L'équipe propose de plus un astucieux auvent qui court sur la voie de la façade principale de l'église. Le jury ne se montre pas tout à fait conquis : « la marquise proposée sur la rue Murdoch offre un abri intéressant contre les intempéries. Cependant, elle coupe quelque peu l'accès au jardin et en réduit son intégration à l'ensemble ». Si la façade vitrée ne parvient pas non plus à faire illusion (« La facture architecturale du nouveau volume avec le long mur rideau proposé exprime peu le caractère culturel du bâtiment alors que la transparence de sa matérialité sera effective le soir, mais non le jour »), les déplacements peu commodes au sein du bâtiment sont jugés regrettables (« Le positionnement proposé pour l'ascenseur est passablement éloigné de l'accès principal et amène le public à côtoyer des zones plus techniques et privées »). En aparté, la prévision d'un ascenseur unique – peu commode en cas de panne - ne convainc pas l'audience.

Levée de rideau sur le deuxième projet : l’équipe CGA/Pelletier de Fontenay intervient. Les architectes choisissent de conserver l'accès central de l'église : « une approche louable et respectueuse qui reconnait le caractère sacré du bâtiment d'origine » ; l'habileté de leur démarche est valorisée par le jury. La proposition n’obtient cependant pas la bénédiction de la commission. L'extension projetée semble présenter une dissonance visuelle : « le traitement et la matérialité proposés contrastent de façon prononcée avec celui de l'église, créant ainsi une certaine fracture avec le bâtiment existant ». On regrette que le traitement architectural proposé soit plus proche de l'échelle domestique que de celle d'un bâtiment public. D'ailleurs, sur les vues intérieures du projet, les rassemblements semblent se faire en petit comité ; les grouillots se sont évaporés. Si le jury formule des réticences, c'est aussi parce que la forme inhabituelle de l'escalier d'accès à la salle intrigue. La commission conclut précisément son rapport par cette remarque : « La proposition comporte certaines maladresses fonctionnelles et techniques qui affaiblissent sa recevabilité ». Moins par son effet d'étrangeté audacieux que ses maladresses fonctionnelles, le dessin de cet élément pourtant crucial laisse malheureusement perplexe.

Les architectes de Chevalier Morales misent sur le soulignement des qualités historiques du bâtiment à repenser et proposent « un objet de mémoire ». Minutieux, consciencieux, méthodiques, ils fondent leur approche sur une analyse patrimoniale précise et poussée qui sera appréciée du jury. La commission note également la « pérennité de la proposition quant à sa matérialité » par rapport aux choix de la firme. Des parois vitrées et des mailles métalliques ils font une religion. Si pieux qu'ils frôlent l'austérité, le jury les met en garde. Bien que la résille de maçonnerie proposée pour l'extension du bâtiment soit un signe distinctif fort, « son traitement actuel confère au nouveau pavillon un aspect massif et quelque peu austère ». Un abord que les architectes ne manqueront pas de corriger à l'issue du concours. Autre grain de sable qui enraille un peu la mécanique : le projet pêche par manque de générosité. Les dégagements, très – trop – justes, sont trahis par les représentations graphiques. Le couperet tombe : « Les espaces de circulation proposés à l'intérieur du nouveau pavillon sont passablement étroits et peu généreux, et ce, à chacun des étages. L'ensemble gagnerait à être légèrement agrandi ». Mais l'on comprend aisément que espaces écourtés résultent d'un parti pris gagnant. En effet, l'ancien parvis totalement supprimé, c'est un escalier intérieur monumental, « traité comme une pièce d'ébénisterie », qui accueille les visiteurs, les met en scène durant l'entracte et se lit depuis la rue grâce aux parois vitrées. On ne voit que cette icône de bois aussi massive que raffinée. Comment y résister ? Chose étrange toutefois, la question de la salle de spectacle, assurément essentielle, n'est évoquée qu'en plan, et le jury attendait plus en regard de la matérialité. Il n'empêche, l'écriture scénique de l'équipe Chevalier Morales remporte l'adhésion unanime des jurés.

Dernier acte avec le groupement Paul Laurendeau/ArtCad, qui dévoile un hardi et ludique phare dans la ville. L'ancien clocher, doté de sources lumineuses, assure « une présence remarquable du nouveau théâtre à partir de la rue », aux dires du jury. Ce signal est soutenu par l'utilisation de couleurs qui attirent l'œil : aplats rouges, noirs et or interpellent le spectateur dans la ville. Un caractère typographique extra-large – on ne peut pas le manquer -, logotype monumental de l'Agora, annonce l'endroit où l'animation se passe. À l'intérieur du bâtiment, l'ajout d'une avant- scène est salué par la commission « La modification de la salle proposée par le biais d'un proscenium à hauteur variable est appréciée ». Les critiques sont en bonne partie élogieuses et saluent l'audace de la firme. Mais le tableau serait incomplet si on omettait de souligner des maladresses fonctionnelles qui viennent brouiller la circulation du lieu : « Le circuit du visiteur de la porte d'entrée jusqu'à celle de la salle demeure cependant confus et peu invitant ». Pour la commission, l'animation sur l'avant du bâtiment manque de cohérence : bar/bistrot, vestibules, escalier extérieur et ascenseur cohabitent en front d'église. Selon les jurés, « Les interventions proposées en façade atténuent la mise en valeur de certaines caractéristiques patrimoniales de l'église ». Ultime bémol pour l'équipe ? La raison d'être de l'escalier extérieur proposé, au demeurant élégant, n'a pas clairement été démontrée.

Du reste, nous retiendrons que chacune des quatre propositions pour l'Agora des Arts s'est distinguée par des qualités remarquables. La compréhension scénographique et l'intérêt pour le confort du spectateur chez BGLA/Trame/Jacques Plante a plu au jury. L'approche patrimoniale respectueuse de l'équipe CGA/Pelletier de Fontenay a été saluée. L'image festive véhiculée par Paul Laurendeau/ArtCad a été reconnue comme un attrait indéniable. Le projet studieux de Chevalier Morales a cependant su marquer une différence. La relecture patrimoniale, la simplicité volumétrique, mais surtout l'intégration conceptuelle du projet au site – pour ne pas dire au territoire - ont su convaincre le jury. Celui-ci s'est montré sensible à la proposition de réalisation des travaux en deux étapes : d'abord une opération de curetage, puis les travaux de construction.

La proposition de la firme lauréate joue finalement un rôle de régénération des structures fondatrices de la ville en requalifiant son centre culturel. Denis Bilodeau a d’ailleurs très bien analysé ce changement de paradigme : « L’architecture ne réfère plus directement à la tradition architecturale au sens d’une continuité typologique et stylistique propre à la tradition savante, mais cherche plutôt à se ressourcer au sein d’objets signifiants trouvés à l’extérieur de sa propre tradition, en l’occurrence, dans la ville ». (Bilodeau, 2006) Le projet de l’Agora des Arts, en revisitant la modernité pour l'adapter au palimpseste du territoire, cristallise les débats et réflexions dont fait l’objet la relation entre architecture québécoise et identité collective.

Source: Bilodeau, Denis. Concours d’architecture et imaginaire territorial : Les projets culturels au Québec 1991-2005, LEAP/Université de Montréal et Centre de design de l’Université du Québec à Montréal, Montréal, 2006. p.25
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