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Quel futur pour le patrimoine bâti?

par Nicholas Roquet, publié le 2013-04-05
Ouvert à tous, et donnant droit à la notoriété plutôt qu’à un mandat de construire, le concours d’idées est devenu depuis vingt ans un événement de plus en plus rare. Il faut donc féliciter l’École d’architecture de l’Université Laval d’avoir marqué le 50e anniversaire de sa création par la tenue en 2010 d’un concours d’idées international. Prenant pour terrain d’expérimentation l’École d’architecture elle-même, ce concours a offert aux étudiants et enseignants une rare occasion d’imaginer une pédagogie alternative, tout en invitant le milieu professionnel à retourner aux sources mêmes de la pratique.

Au moment de sa fondation en 1960, l’École d’architecture de l’Université Laval se voulait une école moderne, animée par de jeunes professionnels. Paradoxalement, elle loge maintenant dans l’un des ensembles construits parmi les plus anciens au Canada : le Séminaire de Québec. Érigé de la fin du XVIIe à la fin du XIXe siècle, le Séminaire est un élément dominant et hors normes dans le paysage de la ville. Son vaste quadrilatère rompt avec la géométrie et l’échelle des rues voisines, tandis que ses toits et clochers marquent fortement les perspectives sur le Vieux-Québec. Mais autant le Séminaire se démarque dans le paysage, autant il est austère et introverti au niveau de la rue. En effet, l’École d‘architecture est presque invisible pour le passant : installée en majeure partie aux étages supérieurs, et sur cour plutôt que sur rue. Le programme du concours a donc demandé aux concurrents de repenser l’École dans sa relation au site : par l’ajout de nouveaux équipements ; par la réorientation des parcours publics ; et enfin par la création d’un « emblème » qui ferait la promotion de l’École (et par extension, de la création architecturale) dans l’espace de la ville. La nature exacte des nouvelles fonctions et leur implantation étaient laissées entièrement libres.

Malgré ces ambitions modestes, le titre du concours — Ajout manifeste — contenait néanmoins une provocation : à savoir qu’un simple ajout à un édifice patrimonial pourrait agir comme instrument de polémique. En effet, dans le modernisme du début du XXe siècle, le manifeste incarne toujours un appel à la rupture : un moment de nouvelle théorisation des buts et moyens de l’architecture, et ainsi, un nouveau fondement pour la pratique. À ce point de vue, le concours invitait implicitement les concurrents à repenser la formation en architecture, dans ses rapports à l’histoire, à la matière et à la technologie.

Promesse tenue ? Pas entièrement. Malgré près d’une centaine d’envois provenant de plusieurs pays, les six projets sélectionnés et exposés à l’Université Laval au printemps 2011 reflètent une indécision profonde (au sein du jury comme des concurrents) entre deux approches opposées : le manifeste comme programme théorique et le manifeste comme objet spectaculaire.

Parmi les six projets primés, trois ont répondu à la problématique du concours en mettant l’accent sur l’autonomie formelle de l’intervention. S’appuyant sur l’évolution passée du Séminaire par ajout d’ailes distinctes, Aljebouri (lauréat) propose un volume nouveau qui s’insère habilement aux circulations existantes sur le site. L’implantation relève d’une gestuelle libre, qui transperce les murs de la cour du Séminaire pour dévoiler le paysage fluvial derrière. L’autonomie de l’ajout est affirmée par son parcours dynamique et sa structure en porte-à-faux, qui projettent le visiteur dans le vide. Pourtant, malgré ses qualités spectaculaires, le projet ne fait que réarticuler sous une forme nouvelle la vision pittoresque qui a reconfiguré Québec à la fin du XIXe siècle : l’architecture et la ville ne se consomment ici qu’avec les yeux.

Les qualités optiques prédominent aussi dans le projet de Decq (mention honorable), sorte de haricot miroitant déposé dans la cour du Séminaire. Il n’y a ici, entre les édifices existants et l’ajout, d’autre relation que visuelle. Le nouveau volume est une boîte programmatique hermétique qui anime et module l’espace de la cour sans participer à la vie interne de l’École. L’aspect le plus intéressant du projet est sans doute l’ambiguïté qu’il propose entre autonomie et inflexion. Généré à partir d’une sphère, l’ajout se déforme progressivement au contact du lieu réel ; à l’inverse, les façades du Séminaire sont déformées — voire dissoutes — par la stéréométrie complexe de sa peau réfléchissante.

Plus sage, le projet de Kim (lauréat) mise sur la fiction historique en érigeant le « quatrième côté » (jamais réalisé) de la cour du Séminaire. La contemporanéité de l’intervention se traduit par un jeu de ressemblance/dissemblance visà- vis des édifices existants. Tout en reprenant leur plan étroit et leurs toits à versants, le projet subvertit le modèle historique en faisant flotter le nouveau volume au-dessus d’une cour creusée, et en substituant à la figure de la fenêtre une enveloppe légère et translucide.

Mais tout compte fait, les projets les plus amusants et provocateurs sont ceux qui ont misé sur la dimension théorique ou le potentiel pédagogique de l’ajout. Ainsi, le projet de Boucher (mention honorable) semble a priori mettre de l’avant un paradigme formel contemporain : l’architecture comme bulle atmosphérique, libérée de la gravité terrestre et du poids du passé. Or, il n’en est rien : les sphères abstraites qui constituent l’intervention sont en réalité des objets trouvés, qui renvoient à Buckminster Fuller, Haus-Rucker-Co et Rem Koolhaas. Le « nouveau » est en fait le vieux, semblent suggérer les concepteurs ; toute architecture n’est que référence et recyclage d’histoire.

À l’inverse de cette vision désenchantée, la proposition de HBGB (lauréat) affirme haut et fort l’utopisme et la désinvolture. Avec un « Schlack ! » retentissant, ses auteurs coupent, soulèvent et suspendent les édifices du Séminaire dans les airs, pour y insérer une mégastructure ludique dédiée aux arts mutants. Inspiré tout à la fois par le collage, la bande dessinée et les photomontages de Superstudio, le projet met en scène une pédagogie sans professeur, où des étudiants béats errent librement dans un intérieur fluide et sans limites, l’ordinateur portable sous le bras.

Plus pragmatique, la proposition de Lapalme (lauréat) n’en conteste pas moins les prémices du concours, en articulant une vision de l’école d’architecture axée sur les usages quotidiens et la maîtrise de la technique. Ici point d’emblème, mais un « shed » iconoclaste qui prône la production sur l’exposition, le prototype sur l’image de synthèse, et le quai de livraison sur l’entrée publique. Le projet repose sur une position éthique qui privilégie des gestes minimaux, mais nécessaires, et la rigueur du processus de conception à l’effet plastique.

Parmi les déceptions de ce concours, il faut néanmoins compter l’absence quasi totale de propositions posant la question de la nouvelle culture numérique et de son rapport possible avec des artefacts plus anciens, issus de modes de production manuels et artisanaux. Tout aussi surprenant est le faible nombre de projets ayant cherché à établir un rapport concret et quotidien avec la ville ancienne aux portes de l’École. Il y a près de cinquante ans, l’architecte autrichien Hans Hollein parodiait déjà par des photomontages surréalistes (tel Aircraft Carrier City in Landscape, 1964) la tendance de l’architecture moderne à se produire sous forme de monument insolite dans un paysage vierge. Un nombre considérable d’envois à ce concours semble avoir participé du même procédé — malheureusement sans la même ironie.
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