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Quand les jeunes firmes étaient encore bienvenues dans les concours : 3 concours d'Hôtels de Ville des années 1980 en Ontario

par Jean-Pierre Chupin, publié le 2014-07-01
Qui, de Mississauga à Markham, ou de Kitchener à Toronto, sait ou se souvient que les édifices civiques volontairement « symboliques » de ces villes ont fait l’objet de concours marqués par leur époque et ouverts à de jeunes firmes d’architectes ? Les concours ne sont pas des fins en soi, il est normal de les oublier en tant que tel. Mais l’histoire de ces concours mérite d’être revisitée et, 25 années plus tard, la comparaison est instructive.

Le Catalogue des Concours Canadiens recense 11 concours relatifs à des mairies ou des hôtels de ville. Le plus célèbre, le plus marqué sur le plan historique, ne serait-ce que par le nombre inimaginable de plus de 500 projets soumis en provenance du monde entier, reste le concours pour l’Hôtel de Ville de Toronto en 1958. Ce fut cependant l’un des rares concours internationaux organisés au Canada jusqu’à la fin des années 1980. On notera également, et cela mérite d’être souligné, qu’il a fait l’objet d’un deuxième concours en 1998, soit 40 années plus tard, pour la rénovation cette fois. La série des City Halls se prolongera en 1959 pour Winnipeg, puis en 1961 pour Red Deer et Chomedey, autrement dit Laval, et les années 1960 se referment sur le concours pour l’Hôtel de Ville de Brantford. Les activités reprennent en 1979 à Edmonton, puis 1981 à Calgary et culminent à Mississauga en 1982, Markham en 1986 avant de se refermer, de nouveau, sur le concours pour l’Hôtel de Ville de Kitchener en 1989. On compte donc 6 des 11 concours organisés en Ontario, 3 en Alberta et seulement 1 pour le Manitoba et 1 pour le Québec. Qu’ont en commun tous ces concours ? Certainement de constituer une sorte de frise temporelle de l’émergence d’une modernité symbolique canadienne, puisque toutes ces villes étaient alors en pleine période de croissance démographique et économique.

Seul 3 de ces concours sont actuellement documentés dans le CCC, car de façon surprenante les archives sont difficilement accessibles. Même une grande machine administrative comme la Ville de Toronto n’a jamais vraiment pris soin d’archiver ses concours, à commencer par l’événement, pourtant mondial, de 1958. En ce qui concerne Mississauga, Markham et Kitchener, le fait que des personnalités telles que James Stirling, Phyllis Lambert, Arthur Erickson ou encore George Baird et Larry Richards aient joué un rôle décisif a certainement contribué aux publications qui ont prolongé et, d’une certaine façon, qui ont inscrit ces aventures civiques dans l’histoire canadienne. Remporté par la firme Jones and Kirkland Architects en 1982, le concours pour l’Hôtel de Ville de Mississauga a rassemblé pas moins de 246 projets. Notons que le nombre de firmes engagées dans la compétition est inhabituellement inférieur, mais s’explique dans la mesure où certains architectes proposèrent plusieurs projets et donc plusieurs versions de l’assemblage édifice public/ place publique demandé par le programme. À peu près tous les bureaux ontariens de l’époque se sont affrontés sur le concours de Mississauga, fondant sans aucun doute quelque espoir, en période de ralentissement économique, dans une grande consultation organisée par George Baird. Ce dernier, architecte et théoricien, dont la carrière culminera au début des années 2000 comme doyen à l’Université de Toronto, joua un rôle déterminant dans la tournure de plusieurs concours d’édifices civiques de cette période. Phyllis Lambert, qui préparait activement le projet du Centre Canadien d’Architecture, faisait partie du jury, tout comme James Stirling, moderniste anglais fraîchement converti aux délices historicistes du « postmodernisme » sous l’impulsion de Léon Krier et de Charles Jencks, lesquels durent apprécier le résultat du concours de Mississauga. Quelques architectes de plusieurs provinces canadiennes — y compris en provenance du Québec — se risquèrent à l’épreuve d’un concours international qui fut remporté par une firme torontoise fondée 4 années plus tôt et qui se spécialisera dans les aménagements urbains dans les deux décennies suivantes. Edward Jones et J. Michael Kirkland, furent associés pendant une courte période à Toronto. Jones qui est britannique rejoindra par la suite Jeremy Dixon pour fonder la firme Dixon Jones Architects à Londres tandis que Kirkland, formé aux États- Unis et qui avait aussi travaillé un court moment avec Barton Myers en 1976, fera sa marque comme urbaniste au sein de la firme The Kirkland Partnership Inc. établie à Toronto. Le résultat du concours fut un pur produit de l’algorithme postmoderne : formes complexes, mais « signifiantes », changements d’échelles, voire hors d’échelle, géométrie forte et découpée, grandes perspectives, etc. L’image résumant le projet trônera sur une couverture de Progressive Architecture en 1987, l’année de l’inauguration, et les architectes recevront une Médaille du Gouverneur général en 1990. Dans le numéro de juin 1987 de Canadian Architect, Eb Zeidler, concurrent malheureux, commentera amèrement le projet construit en critiquant pêle-mêle : les concours, le contexte urbain et « l’architecture de la condition postmoderne ». 20 années plus tard, l’édifice sera encore considéré comme une « pierre de touche de l’architecture de Mississauga » dans les journaux locaux, mais la symbolique commencera à s’étioler voire à perdre de sa force de constitution civique, comme en témoigne, en 2013, une vaine polémique sur l’esthétique, parfois qualifiée de « pénitencier », lancée par le biais d’un appel public ravageur : « Is the world’s ugliest city hall in Mississauga? » (Mississauga News, October 25, 2013).

Le concours pour l’Hôtel de Ville de Markham fut aussi organisé par George Baird, avec cette fois de sévères restrictions sur le plan du règlement, puisque seules 3 firmes furent appelées à concourir. Arthur Erickson fut encouragé à concourir et remporta la mise devant Moriyama et Teshima Architects et surtout devant Barton Myers Associates qui avaient déjà manqué de peu le concours de Mississauga 4 ans plus tôt. Hormis Ronald J. Thom ou Larry Wayne Richards, le jury fut cependant plus anonyme et moins déterministe que pour Mississauga. Le programme demandait clairement de concevoir une « incarnation symbolique de la ville... une image identifiable... » et de prendre en compte la dualité d’une ville multiculturelle et technologique. Erickson, fort occupé dans de grands projets au Moyen-Orient, signa le concept, mais ne s’occupa guère de la construction, qu’il découvrit surtout lors de l’inauguration, comme en témoigna le chargé de projet, Joseph Galea, dans un article de la revue The Architect, candide, bien que respectueux, en juillet 2009. Le bassin réfléchissant (Reflecting Pool) , attribut typique des compositions institutionnelles de l’époque, créa quelques soucis aux concepteurs sur le plan technique par la suite, mais son dessin permit d’adoucir la géométrie symétrique de l’ensemble et fit dire au jury que « l’image symbolique du projet était la plus appropriée pour représenter la Ville de Markham ». Il fallut cependant trouver des compromis techniques, car le sol poreux du bassin ne retenait pas assez l’eau, et l’introduction de chlore — solution brutale — attristera Erickson en ruinant définitivement son argument majeur en faveur d’un lac naturel. Pour diverses raisons, ce ne fut pas le meilleur projet d’Erickson, une déception sans doute pour celui qui recevait pourtant la même année la Médaille d’Or de l’American Institute of Architects et celle de l’Académie d’Architecture en France. Le site officiel d’Erickson classera par la suite ce projet dans la catégorie « design conceptuel », la construction ayant été confiée à une firme locale.

Délaissant clairement les trucs et recettes postmodernes, le projet lauréat de la firme Kuwabara Payne McKenna Blumberg pour le concours de l’Hôtel de Ville de Kitchener en 1989, misera sur une composition tout en complexité des formes et des volumes pour arrimer finement, mais distinctement, le projet à son contexte urbain. Il fut organisé par Detlef Mertins. Le jury, équilibré, mais exigeant, rassemblait les architectes canadiens Peter Rose et Richard Henriquez autour de la figure marquante du théoricien et historien Alan Colquhoun, pour ce concours en deux étapes, qui donna lieu à des projets de grande qualité et qui plus est donna sa chance à des firmes moins expérimentées. On retiendra en particulier que la jeune firme Saucier et Perrotte (le signe + n’ayant pas encore signé leur tandem parfait) proposa un projet qui, s’il n’emporta pas l’adhésion finale, sut retenir l’attention du jury jusqu’en deuxième phase. On peut dire également que cela inaugura une période faste pour cette nouvelle agence québécoise dans le contexte ontarien. Mais le concours de Kitchener donnera lieu surtout à la réalisation d’un projet phare de la nouvelle firme Kuwabara Payne McKenna Blumberg, fondée 2 années plus tôt en 1987 : projet qui parvient encore à marquer son environnement urbain, sans doute parce qu’il ne cherchait justement pas à l’ordonner dans une géométrie classique ou à le réfléchir dans un bassin d’eau tranquille. Le concours sera présenté dans une superbe monographie, comme il ne s’en publie guère depuis. L’ouvrage rassembla Larry Richards et George Baird autour de Tom McKay, Detlef Mertins, Douglas Shadbolt et mobilisa également les réflexions de celle qui marque encore de son empreinte la nouvelle place des femmes architectes dans le contexte canadien : Brigitte Shim. Détails savoureux de l’histoire, Brigitte Shim — cofondatrice de la brillante équipe Shim — Sutcliffe — travaillait alors dans le Bureau Baird Sampson de Toronto, qu’elle devait quitter en 1987 pour fonder son propre bureau, tandis que Howard Sutcliffe se trouvait encore dans la liste des membres de l’équipe lauréate de Kuwabara Payne McKenna Blumberg. Quelques années plus tard, en 1991, Sutcliffe devait devenir le premier récipiendaire du Prix Ronald-J.-Thom pour Early Design Achievement octroyé par le Conseil des Arts du Canada, tandis que la nouvelle équipe Shim-Sutcliffe se préparait à recevoir un Prix du Gouverneur général pour le Garden Pavilion and Reflecting Pool de Don Mills. Quant à Bruce Kuwabara, il préside désormais les destinées du Centre Canadien d’Architecture aux côtés de Phyllis Lambert.

Avec les règlements pénalisants pour les jeunes architectes, actuellement en vigueur dans de nombreux concours canadiens, en particulier au Québec où c’est une règle censée protéger les clients contre l’inexpérience des jeunes firmes, seul Erickson aurait été autorisé à concourir dans ces 3 exemples ontariens des années 1980. Ni Jones, ni Kirkland, ni Kuwabara, ni Payne, ni McKenna, ni Blumberg, ni Saucier, ni Perrotte, et on en passe, n’auraient eu leur chance dans ces importantes commandes publiques. On le voit, les concours ne changent peut-être pas toujours le monde, mais l’étude des concours est parfois très utile pour comprendre à la fois l’histoire de l’architecture et l’histoire des préjugés que les concours mettent en lumière, y compris au Canada.


Pour consulter les concours, veuillez vous référer aux liens suivants:

Kitchener City
Markham Municipal Building
Mississauga City Hall

Ps. L'auteur tient à remercier les professeurs Anne Cormier et Georges Adamczyk pour leurs éclairages complémentaires et leur grande connaissance des firmes canadiennes lors de la comparaison de ces 3 concours.
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