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Qu’est-ce qu’une place publique aujourd’hui?
par Yolene Handabaka Ames, publié le 2026-10-26
Qu’attend-on aujourd’hui d’une place publique? Qu’elle rassemble ou qu’elle permette simplement d’être ensemble? Qu’elle représente l’identité d’une communauté ou qu’elle laisse à chacun la possibilité de se l’approprier? Doit-elle demeurer clairement distincte du parc, ou peut-elle devenir paysage?

Ces questions, qui pourraient sembler théoriques, trouvent des réponses très concrètes dans les quatre propositions finalistes du concours d’architecture de paysage pluridisciplinaire pour l’aménagement de la nouvelle place publique de Pierrefonds-Roxboro. Implantée au croisement de la mairie, de la bibliothèque, du centre culturel, du parc du Millénaire et du nouveau complexe aquatique, cette place est appelée à devenir un lieu de rencontre et de rassemblement quatre saisons, mais aussi un espace résilient face aux menaces climatiques, accessible et inclusif. Plus largement, elle doit contribuer à consolider ce secteur comme « cœur identitaire de l’arrondissement ».

Une même commande. Un même site. Des contraintes communes. Et pourtant, les quatre équipes finalistes ne semblent pas concevoir le mot « place publique » de la même manière. C’est peut-être là que réside l’un des principaux intérêts de ce concours.

Avec Les tapis flottants, l’espace public devient d’abord porteur d’un récit. L’histoire du territoire, associée aux cageux et aux radeaux de billots, rencontre celle de la diversité culturelle contemporaine à travers la métaphore du tapis et du tissage. Les parcours deviennent des liens; les surfaces programmées, des « tapis »; les lieux de rencontre, des nœuds. Dans la proposition développée, l’équipe imagine même que certains motifs du pavage puissent être élaborés avec la communauté, faisant de l’identité du lieu non seulement quelque chose que l’on représente, mais quelque chose que l’on contribue collectivement à fabriquer.

Cette approche soulève cependant une question essentielle : comment l’identité devient-elle espace? Jusqu’où un récit doit-il être expliqué pour être compris par celui qui traverse simplement la place? La force narrative du projet constitue en même temps son défi : faire en sorte que mémoire, métaphore et diversité culturelle soient vécues spatialement plutôt que seulement racontées.

Avec Au cœur des boisés, le déplacement est radical. Ici, l’identité est moins recherchée dans un récit que dans le territoire lui-même. Les boisés, les milieux humides, l’eau et les paysages caractéristiques de Pierrefonds-Roxboro entrent dans la place jusqu’à dissoudre volontairement la frontière entre espace civique et parc.

La proposition inverse presque la logique habituelle de la place végétalisée : plutôt que d’insérer des plantations dans une grande surface civique, elle crée des clairières et des lieux d’usage au sein d’une trame paysagère continue. L’eau y devient visible, particulièrement à travers différents milieux de rétention et un impluvium qui transforme la pluie en événement perceptible. La vie quotidienne, marcher, s’asseoir, observer, jouer, traverser, acquiert autant d’importance que l’événement exceptionnel.

Mais Au cœur des boisés introduit aussi une dimension particulièrement actuelle de la durabilité : le réemploi. Lampadaires existants, béton des trottoirs, fondations granulaires du stationnement, pavés, bordures ou bois provenant de coupes peuvent devenir des ressources pour le nouveau projet plutôt que des déchets. La proposition nous oblige alors à élargir la question environnementale : peut-on encore parler d’espace public durable sans réfléchir aussi à ce que l’on démolit, jette et reconstruit pour le fabriquer?

Son approche de l’inclusion participe du même élargissement. L’accessibilité n’est pas uniquement envisagée comme la conformité d’un parcours, mais à travers une diversité de manières de se déplacer, de percevoir, de comprendre et d’habiter l’espace. La question n’est plus seulement de permettre l’accès, mais de permettre une expérience partagée.

Place des Canopées, quant à elle, adopte presque le raisonnement inverse. Plutôt que de dissoudre la place dans le paysage, le projet assume la nécessité d’un véritable cœur civique, simple, robuste et flexible, tout en réservant des espaces d’une grande intensité écologique. Entre les deux apparaissent des bosquets conçus comme des lieux de rencontre entre usages humains et habitats du vivant.

Cette proposition soulève ainsi une question importante dans la conception des espaces publics : pour qui concevons-nous la ville? La végétation ne devrait-elle exister que pour procurer ombre, fraîcheur et agrément aux humains? Ou l’espace public peut-il aussi reconnaître au vivant non humain une valeur propre?

Le projet tente ainsi de maintenir deux exigences sans les réduire à un compromis : préserver la lisibilité et la capacité de rassemblement de la place civique tout en accordant une véritable épaisseur écologique aux milieux végétalisés. Il ne s’agit plus simplement de « verdir » une place, mais de réfléchir à la coexistence de différentes formes de vie au sein d’un même espace collectif.

Scénographies urbaines : Quand le paysage devient spectacle envisage la place sous le signe de la transformation. Elle est conçue comme une succession d’états et d’expériences entre ville et nature, sécheresse et humidité, quotidien et événement, intimité et rassemblement. Le projet affirme clairement le caractère civique du lieu, surtout à travers une agora et une rue partagée, tout en faisant de la transition vers le parc du Millénaire une composante essentielle de sa composition.

L’eau y occupe une place singulière. Jardin de pluie, passerelle, bassin de rétention, amphithéâtre transformable en water square et forêt de brumisateurs rendent visibles des processus qui, dans la ville conventionnelle, sont généralement dissimulés sous terre. La pluie cesse alors d’être uniquement une contrainte à gérer : elle devient une expérience du lieu.

Cette capacité de transformation se retrouve également dans les usages. La même place est imaginée dans son quotidien, dans sa condition hivernale et dans ses moments festifs. Elle pose ainsi une autre question fondamentale : la qualité d’une place se mesure-t-elle à ce qu’elle permet lors d’un grand événement, ou à ce qui peut s’y produire un mardi après-midi lorsqu’aucune activité n’est programmée?

Ces quatre propositions ne se distinguent donc pas seulement par leurs formes, leurs matériaux ou leurs dispositifs paysagers. Elles révèlent des conceptions différentes de l’espace public et, surtout, des priorités différentes dans la manière de répondre à une même commande. Là où l’une cherche à inscrire une mémoire collective dans le sol, une autre privilégie l’immersion dans le vivant; une troisième affirme la coexistence d’un espace civique et de milieux écologiques, tandis que la dernière mise sur la transformation des usages et des expériences. Aucune de ces interprétations n’épuise à elle seule les possibilités de la place publique contemporaine.

Mises côte à côte, ces quatre propositions sont difficiles à réduire à une opposition entre bonnes et mauvaises réponses. Elles révèlent plutôt l’élargissement considérable de ce que l’on demande désormais à l’espace public.

La place doit rassembler, mais aussi accueillir le quotidien. Elle doit être identitaire sans devenir figée. Elle doit permettre les événements sans dépendre de leur programmation pour exister. Elle doit offrir ombre et fraîcheur, gérer l’eau, soutenir la biodiversité, être accessible à des expériences humaines diverses et fonctionner douze mois par année. Elle doit composer avec la ville existante tout en anticipant un climat qui change. Et, comme le rappelle particulièrement l’une des propositions, sa responsabilité environnementale pourrait aussi commencer avant même que le premier nouvel arbre soit planté, par une réflexion sur les ressources déjà présentes sur le site.

Dans cette perspective, les quatre projets ne proposent pas simplement quatre formes différentes. Ils établissent des priorités différentes et, ce faisant, donnent quatre interprétations de ce que signifie aujourd’hui faire place.

Le jury a finalement recommandé Scénographies urbaines, de WAA Montréal et Ponton Guillot. Son choix semble avoir reposé sur la capacité du projet à affirmer un véritable pôle civique tout en maintenant un équilibre entre espaces événementiels et usages quotidiens, ainsi que sur son traitement de l’eau comme élément à la fois fonctionnel, pédagogique et sensoriel.

Le choix du jury désigne la proposition jugée la plus apte à répondre aux objectifs et aux contraintes du concours. Il ne ferme pourtant pas le débat sur ce que peut ou devrait être une place publique.

Au contraire, les propositions non retenues continuent de soulever des questions auxquelles le projet lauréat n’apporte pas nécessairement toutes les réponses : la représentation de la diversité culturelle, la participation à la construction de l’identité du lieu, le réemploi des matériaux existants, l’expérience inclusive, la place accordée au vivant non humain ou encore la possibilité même de fusionner les catégories de parc et de place.

C’est peut-être précisément ce que devrait permettre un concours de conception : non seulement sélectionner un projet à construire, mais rendre visibles différentes manières de penser un même problème.

La richesse de ce concours réside peut-être autant dans la diversité des réponses qu’il a produites que dans le projet qu’il a désigné lauréat. Car derrière les quatre propositions de Pierrefonds-Roxboro se dessine finalement une question beaucoup plus vaste : quelle place voulons-nous donner, aujourd’hui, à la vie collective dans nos villes?
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