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Quand le chantier tourne à la fête interdite
par Marc-Antoine Fournier, Jean-Pierre Chupin, publié le 2022-01-19
Au printemps 2016, la Ville de Montréal lançait le concours Vivre le chantier Sainte-Cath : Mise en valeur de la rue Sainte-Catherine Ouest dans le but d’atténuer les impacts des travaux de réaménagement de l’une des artères les plus emblématiques de la métropole. Rarement prise en compte, la mitigation des chantiers donnera lieu à une réflexion pluridisciplinaire sur la transformation de la ville en profitant « d’un espace de liberté à l’extérieur du caractère pérenne des espaces urbains qui sont en construction pour créer de nouvelles expériences » (Marmen, 2014). Les projets de ce concours invitent à réfléchir sur la capacité d’un chantier à renforcer l’identité festivalière d’une métropole tel que Montréal. Le chantier du concours de chantier ne s’est pourtant pas réalisé comme prévu.
La rue Sainte-Catherine fut longtemps l’artère commerciale principale de Montréal et l’une des plus importantes au Canada. Regroupant 1200 commerces, boutiques, restaurants et salles de spectacles, elle traverse le centre-ville d’ouest en est, liant de nombreux quartiers de natures contrastées. Trois universités en font un pôle étudiant et plus de 500 000 personnes s’y déplacent tous les jours. La diversité des utilisateurs et des évènements font de la rue Sainte-Catherine un lieu rassembleur à la croisée du travail, de la culture, de l’éducation, du patrimoine et donc du tourisme.

Le vaste chantier de restructuration de la rue Sainte Catherine fut l’occasion d’organiser le concours Vivre le chantier Sainte-Cath par lequel on tentait, non seulement de mitiger les impacts directs mais aussi de définir une expérience festive. Le colloque Quel chantier! – Le design au secours des grands chantiers urbains tenu à l’automne 2014 par le Bureau de design de la Ville de Montréal en collaboration avec la Cité du design de Saint-Étienne a permis de formuler quelques pistes préliminaires qui ont guidé l’élaboration du programme :

- Changer les perceptions des usagers relatives au déroulement d’un chantier en le rendant attrayant et vivant;
- Définir une expérience urbaine innovante dans le cadre du chantier;
- Acheminer et diriger, de façon efficace et sécuritaire, tous les usagers de la rue;
- Diminuer les nuisances associées aux différents travaux et entraves;
- Permettre la diffusion d’information in situ relative à l’évolution du chantier en temps réel;
- Informer les usagers au sujet des aménagements futurs (programme).

Le concours invitait à constituer des équipes multidisciplinaires (architecture, urbanisme, marketing, design graphique, design industriel et communication). Des dix-huit concurrents originaux, cinq finalistes ont été retenus, recevant la somme forfaitaire de 24 900$. La firme lauréate, KANVA, s’est méritée la somme de 695 000$, mais la réalisation du projet fut malheureusement abandonnée lors du changement de l'administration municipale.
La ligne entre rationalité et créativité s’est avérée difficile à négocier pour la plupart des propositions finalistes. Workshop Architecture proposait une place publique en hauteur; une île qui flotte au-dessus du chantier. Alliée à un réseau de passerelles métalliques, la place constitue un espace à « l’impact considérable » (rapport du jury) et aux vues en plongée spectaculaires. Constituée d’équipements de construction standards comme une grue à portique, des escaliers métalliques et un ascenseur de chantier, l’équipe fait le pari que l’installation saura s’adapter au chantier en cours; conviction que le jury ne partageât pas en notant qu’ « au plan fonctionnel et opérationnel, les installations utilisent des matériaux et des équipements de chantier, ce qui représente un avantage en termes d’utilisation, de manipulation et de robustesse […] (mais) Le jury perçoit mal l’intégration entre les installations et le chantier » (rapport du jury).

L’équipe d’Intégral Jean Beaudoin proposait une série de six places aux caractéristiques variées, déployées en un « grand ruban d’espaces publics temporaires » (texte de l’équipe): estrade-observatoire Bleury, parvis Saint-James, observatoire de chantier et places temporaires du square Phillips, quai Ville-Marie, estrade-cinéma Mansfield. La diversité des typologies développées devait générer des appropriations variées à la mesure des différents usagers de la rue, mais le jury soulignât le caractère peu adaptable des installations : « les lourdes et massives structures ne présentent pas la modularité et la flexibilité nécessaires dans le cadre d’un chantier en évolution » (rapport du jury). Le projet fut considéré trop générique; il « aurait pu tout aussi bien voir le jour dans un autre contexte » (rapport du jury).

L’équipe de L. McComber misait sur une stratégie d’installations légères et modulables. L’utilisation d’équipements de construction standards tels que glissières de béton, clôtures de chantier, échafaudages et plateformes permet de s’adapter facilement au chantier en cours tout en offrant une interface signalétique et informative aux usagers. L’identité graphique de la proposition fut appréciée du jury : « la signalétique est sobre, efficace et chic comme la rue Sainte-Catherine » (rapport du jury). On doutait cependant de l’attractivité à long terme du concept et du manque de vision : « les interventions se caractérisent par plusieurs gestes de moindre envergure qui ne sont pas à l’échelle de la grande artère commerciale qu’est Sainte-Catherine » (rapport du jury).

Annexe U invitait à célébrer la démesure de l’avenue Sainte-Catherine à travers une série de passerelles, de tours et d’installations modulables comme « geste unificateur, une couture perpétrant le dynamisme de l’artère » (texte de l’équipe). La signature graphique, raffinée en deuxième étape, et le langage formel et esthétique du projet séduisirent le jury qui relevât cependant la distance entre le discours la proposition : « la prestation répond aux enjeux du programme, mais elle ne livre toutefois pas la démesure et l’effervescence dont parle l’équipe. L’expérience des usagers est également peu variée. Elle se situe davantage dans la contemplation et traite peu de la déambulation » (rapport du jury).

La proposition lauréate, développée par KANVA, offrait une réponse étonnante et originale à la problématique de mitigation du chantier, alliant flexibilité et iconicité en une installation biomorphique audacieuse. Une série d’arches gonflables gigantesques devaient se déployer sur la rue Sainte-Catherine comme un écrin protecteur afin d’abriter, de protéger, d’animer et d’articuler le chantier et ses usagers. On s’inspire ici des idées de mutation et de transformation relatives aux grands travaux urbains transposées en un langage formel rappelant la métamorphose biologique, plus précisément le « processus […] guidant un organisme de son stade embryonnaire jusqu’à son stade final » ici nommé IMAGO (texte de l’équipe). Le parallèle évolutif reflète avec poésie le développement urbain ainsi que le processus de transformation que le projet accompagne. L’expérience proposée est la plus convaincante des projets finalistes offrant « une déambulation surprenante et une expérience riche » (rapport du jury). Les modules gonflables devaient être constitués de composite polyester haute résistance recyclable qui répondent aux différentes conditions climatiques en étant lavables et facilement remplaçables. La légèreté des structures devait permettre une installation, une désinstallation et une modulation rapides et efficaces qui auront peu d’impacts sur l’avancement des travaux. Dans son rapport, le jury salue la pertinence de la réponse environnementale de KANVA « tant dans leur approche matérielle que narrative » (rapport du jury). Les arches permettent de contenir partiellement la poussière et le bruit du chantier alors que les perforations de la structure permettent d’éviter les surcharges d’eau et de neige tout en facilitant une ventilation naturelle optimale. Il est à noter que la dimension signalétique, fortement exploitée par les firmes concurrentes, ne fait ici l’objet que d’une attention minimale. L’identité graphique ayant été critiquée à l’étape 1, KANVA voulait reléguer cet aspect en deuxième étape : un choix qui semble avoir joué en faveur de l’équipe.

Les projets finalistes, à l’image des projets soumis à l’étape 1, offraient une gamme d’interprétations limitée, laissant l’impression de variations sur un même thème. Marie-Claude Plourde, architecte, relève la redondance des propositions dans un billet publié sur Kollectif, avançant la possibilité qu’un cahier des charges directif et bien documenté ait pu uniformiser les projets finalistes (Plourde, 2016). L’utilisation généralisée de mots-clés accrocheurs est révélatrice du caractère commercial et événementiel recherché; on remarque la contribution d’experts marketing et de communication au sein de plusieurs équipes.

Malgré un geste qualifié « d’emblématique à l’échelle de la rue Sainte-Catherine et de son importance » (rapport du jury), on peut questionner les liens qui ancrent la proposition lauréate dans son contexte. Dans le cadre de l’événement Quel chantier! – Le design au secours des grands chantiers urbains, Jean-Pierre Grunfeld soutient que le projet de chantier ne saurait être distinct de son contexte, il « doit devenir le reflet du projet qui le fait naître et en ce sens ne peut être reproductible d’un lieu à un autre […] il s’élève alors du caractère générique de l’expérience usuelle d’un chantier sans projet » (Marmen, 2014). Les arches de KANVA, bien qu’élégantes, auraient pu être développée en réponse à n’importe quel chantier urbain, tel que le sous-entend Tudor Radulescu, architecte et cofondateur de la firme : « [le] concept peut servir sur d’autres artères commerciales. Pas juste sur Sainte-Catherine » (Colpron, 2019). Là où IMAGO s’inscrit dans le contexte montréalais, cependant, est dans le caractère festif de la proposition. Montréal est une ville de fêtes et d’effusions éphémères, hôte de plus de quarante festivals annuellement. Ces festivals et les installations temporaires qui les accompagnent font partie prenante de l’identité de la ville et demeurent un espace d’expérimentation nécessaire. Les structures biomorphiques de KANVA s’inscrivent dans cette atmosphère de fête et d’effervescence typique à Montréal, non pas par la forme, mais par leur vision expérimentale singulière. Ce que nous ne pourrons jamais vérifier de visu puisque la réalisation du projet lauréat, victime du changement de garde municipale, fut brutalement annulée par l’administration Plante qui a évoqué les impacts incertains du projet sur l’échéancier des travaux.

Colpron, Suzanne. «Concours d'architecture: un projet boudé par Montréal de nouveau primé.» La Presse (2019). 9 janvier 2022. .

Marmen, Patrick. Colloque Quel chantier! Le design au secours des grands chantiers urbains. Synthèse. Ville de Montréal. Montréal, 2014. 9 janvier 2022. .

Plourde, Marie-Claude. Le chantier pour repenser la ville durable? Regard sur Sainte-Cath. 30 septembre 2016. 9 janvier 2022.
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